Si la campagne présidentielle démarre à peine pour les candidats comme pour la plupart des Français, les think tanks, eux, entrent dans le money-time de leur saison, prêts à faire assaut de propositions choc pour se servir de la campagne comme vitrine.
L’Institut Montaigne, laboratoire d’idées libéral qui dispose du plus gros budget, publiera ainsi vingt-cinq notes thématiques le 6 octobre et recevra plusieurs directeurs de campagne au fil de l’automne. Cochez également le 10 septembre, pour les préconisations de l’Institut de l’entreprise sur l’éducation (la santé et l’innovation suivront) —toutes chapeautées par des patrons qui en sont membres — et le 12 du même mois pour la journée des idées du plus jeune Institut Rousseau, présidé par l’économiste Nicolas Dufrêne. Mais encore : le 14 octobre ce sera la présentation du plan “robuste” du Shift Project de Jean-Marc Jancovici pour l’économie française. Spécialisé sur les questions économiques et écologiques, l’Institut Avant-garde annoncera quant à lui ses solutions sur le financement des transitions cette semaine dans le Nouvel Obs, qui en a obtenu l’exclusivité.
L’exercice est un passage obligé pour ces clubs de réflexion à cheval entre le monde académique, économique et de la haute fonction publique, qui tous cherchent à montrer sa capacité d’influence. Par le passé, certains think tanks avaient réussi à marquer les campagnes présidentielles de leur empreinte : ainsi du “produire en France” défendu par la fondation Concorde, thème de François Bayrou, en 2011 ; l’organisation d’une primaire au PS revendiquée par Terra Nova ; la “règle d’or” de la Fondapol qui suggérait il y a quinze ans d’inscrire une norme de déficit dans la Constitution ou encore le dédoublement des classes dans les quartiers populaires, soufflée par l’Institut Montaigne au candidat Macron dès 2016.
Qu’en sera-t-il pour le cru 2027, dans le contexte d’un débat champ médiatique et politique très polarisé ?
Bataille culturelle
Une chose est sûre : les laboratoires d’idées conservateurs ou d’extrême droite occupent une place grandissante. Le cercle Orion voit d’ailleurs dans la campagne l’occasion de “rouvrir la guerre des idées” dans son premier document, tout comme l’Institut de l’espérance “d’inspiration chrétienne”, fondé il y a un an par Vincent Bolloré, qui achève avec un peu de retard son manifeste pour le début de l’automne.
L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, qui accumule les reprises dans les médias plutôt classés à droite, a préparé un projet de révision constitutionnelle. L’Institut Thomas-More, un franco-belge, a déjà dressé son inventaire des “50 décisions qui ont coulé la France” ces cinq dernières décennies. C’est aussi l’angle retenu par les nouveaux venus Hexagone ou Hémisphère droite, tous les deux de tendance conservatrice. Ces structures sont financées par Périclès, l’organe d’influence du milliardaire Pierre-Edouard Stérin, décrit comme une “pépinière d’initiatives métapolitiques” par son directeur général Arnaud Rérolle.
Face à la prégnance des thèmes imposés par le Rassemblement national et La France insoumise, la fabrique des idées se double donc d’une bataille culturelle. Mais les modérés ne sont pas en reste : ce printemps déjà, plusieurs think tanks se sont attelés à une rare tribune collective pour se dresser comme un “outil primordial de stabilité et de modération”, alors que le “débat public s’électrise de plus en plus”, nourri aussi par “les nouveaux diktats de la communication politique”. L’Institut Montaigne, l’Institut Terram, la Fabrique de l’Industrie ou encore la fondation Robert-Schuman étaient signataires.
Thierry Pech, qui dirige le progressiste Terra Nova, explique par exemple que des textes “de riposte” seront préparés sur les “propositions les plus contestables” du Rassemblement national, comme prochainement l’analyse des votes de leurs eurodéputés. Il aborde toutefois cette campagne inquiet : “La campagne va se dérouler dans un climat dégradé avec un contexte géopolitique assez stressant.” “Les producteurs d’idées sont soit tétanisés, soit à court d’idées ou totalement idéologisés dans une forme de radicalité”, déplore encore le libéral Dominique Reynié, qui entame sa quatrième campagne présidentielle à la tête de la Fondation pour l’innovation politique. Celle-ci creusera tout de même plusieurs sillons sur la fiscalité, l’énergie, la productivité ou l’éducation.
La floraison d’écrits qui s’annonce est aussi à l’image d’un paysage contrasté, à l’influence diffuse aussi, loin de l’assise des think tanks en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis où ces organisations sont plus installées et financées. Le risque : une multiplication de structures, toutes couleurs politiques confondues, à l’image de la fragmentation de l’offre politique. “Si vous avez des propositions et des chiffres dans tous les sens, vous ne retenez plus rien”, estime le cadre d’un labo d’idées qui a requis l’anonymat.
Questions d’écurie
Le timing comptera lui aussi : “Si on veut vraiment avoir une influence, il faut le faire de manière précoce. Notre rôle est d’aiguiser la capacité des candidats à bien appréhender les problèmes”, soutient Thierry Pech.
L’Ifrap, l’Institut Montaigne et l’Institut de l’entreprise ont tous trois discuté avec l’équipe d’Edouard Philippe de sa proposition d’un “deal fiscal XXL” de 50 milliards d’euros de baisse des impôts de production contre une réduction équivalente des aides publiques aux entreprises. Présidé par Pierre-André de Chalendar, l’Institut de l’entreprise a par ailleurs reçu ces derniers mois Bruno Retailleau, Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann autour d’un petit-déjeuner devant pas plus d’une trentaine de dirigeants. Le 29 septembre, ce sera au tour d’Edouard Philippe.
Lors des échanges avec les politiques, les questions ont tourné autour des normes, des impôts de production, mais aussi de la stratégie politique. Avec une interrogation incontournable : “Comment allez-vous faire pour repousser les extrêmes ?” Ni Marine le Pen ni Jean-Luc Mélenchon n’ont été conviés par l’institut.
Le leader Insoumis phosphore, lui, dans d’autres cercles. Son concept de “nouvelle France”, qui a déjà marqué la campagne, a été travaillé dans les rangs de l’Institut de la Boétie, les mois précédant la campagne des municipales. C’est à ce jour le seul think tank qui participe aussi directement à la réflexion et à la formation des Insoumis, qui dévoileront en novembre l’actualisation de leur programme. Dans les prochains jours, Eric Berr, le coresponsable du département d’économie, fera la promotion de son livre intitulé Mélenchonomics (éd. Les liens qui libèrent). “Nous, on a fait l’inverse des partis qui piochent ailleurs. On crée un think tank et on construit avec, on continue le travail intellectuel à côté du mandat parlementaire”, revendique le député Hadrien Clouet, coordinateur du programme avec Clémence Guetté.
De son côté, l’Institut Rousseau, qui œuvre aux “conditions d’une République sociale, écologique et démocratique”, s’est félicité du débat rouvert sur l’annulation des dettes publiques détenues par la BCE, une proposition défendue dès sa création en 2020 auprès des Insoumis et des Ecologistes.
Savoir se raconter
Quelle que soit leur coloration politique, une conviction semble avoir gagné les cercles de pensée : l’expertise sans récit articulé est prédestinée à l’échec.“On a beaucoup réfléchi au récit qu’on voulait raconter autour de l’urgence d’une politique économique des grandes transformations”, explique Clara Léonard, cofondatrice de l’Institut Avant-garde, conseillé par l’agence GreenLEX. “Les mots que vous installez dans le débat public sont fondamentaux”, insiste Jean-Michel Blanquer, à la tête du Laboratoire de la République. L’ancien ministre de l’Education a accueilli ce week-end Edouard Philippe, François Hollande, Sébastien Lecornu, Xavier Bertrand ou encore Bernard Cazeneuve lors de ses universités d’été à Sens (Yonne). “Faire sens ensemble” est son slogan, aidé pro bono par le communicant Nicolas Bordas, pour défendre un “projet de société avant même des mesures techniques”, explique-t-il.
La mise en récit est la capacité à “vendre politiquement” les mesures auprès des électeurs, résume Julien Chartier, le directeur des études des Républicains. D’où le soin apporté à la communication par les think tanks. Chez Montaigne, où d’anciens et actuels adhérents déplorent la perte de vitesse et le manque d’incarnation des rapports par des grands patrons, Publicis — adhérent du think tank — aidera à multiplier les retombées en ligne de leurs publications, tout comme l’institut Verian mesurera l’acceptabilité citoyenne de certaines propositions.
Vouées d’abord à éclairer le débat public, les notes de l’Institut Montaigne — sur l’Europe, la sécurité nationale, le logement, les ordonnances de début de mandat etc. — seront toutes construites autour d’un état des lieux, des options politiques sur la table et des conséquences notamment budgétaires de chaque arbitrage. “On assume des redondances entre les notes, on veut rendre les interdépendances visibles entre chaque sujet”, explicite sa directrice générale, Marie-Pierre de Bailliencourt dont le recrutement à la tête de l’institut fondé par Claude Bébéar en 2000 est passée par un changement de méthode.
Parmi les nouveaux arrivés, l’institut Terram, fondé par Victor Delage, aborde sa première présidentielle en variant les formats autour de l’étude des territoires : une itinérance de cafés-débats en France pour aboutir à une dizaine de recommandations qui devraient nourrir un futur débat entre des candidats ou encore un baromètre à l’échelle locale des plus importants sujets de discussion en ligne avec une startup d’IA Magic LEMP. “L’entrée par les territoires nous permet déjà de sortir de cette extrême polarisation des débats”, avance cet ancien de la Fondapol.
Une concurrence grandissante
Si les think thanks redoublent d’efforts pour percer le mur du son, c’est que leur champ d’action est aujourd’hui grignoté par les ONG, les fédérations d’entreprises et les associations qui, comme acteurs d’influence, investissent plus que jamais le terrain des prescriptions clé en main à l’oreille des politiques et sont parfois plus efficaces dans le service après-vente, jauge un fin observateur.
Preuve en est l’un des rendez-vous animés au siège du parti Horizons d’Edouard Philippe sur le climat, mi-février, autour d’une dizaine de représentants comme WWF ou encore le Réseau Action Climat. D’autres échanges ont été organisés sur la simplification, la démocratie ou la décentralisation.
“Je ne crois pas au désintérêt pour les think tanks, mais les responsables politiques les regardent comme un thermomètre ou un indicateur de tendances”, tempère Jérémie Peltier, codirecteur de la fondation Jean-Jaurès, qui prévoit des publications resserrées sur les politiques publiques pour des catégories de populations, comme les jeunes ou les familles monoparentales.
Des figures individuelles, associées ou non à des structures, s’arrogent également l’accès aux candidats lors de rendez-vous ou de repas confidentiels. “Je fais voir à Edouard Philippe des gens qui écrivent, plutôt que des institutions”, relève le coordinateur de son projet présidentiel, Clément Tonon.
Cités à droite et au centre, les noms d’Antoine Foucher sur le travail et les salaires, qui publie Pour que nos enfants vivent mieux que nous (éd. de l’Aube) en cette rentrée, de l’économiste Maxime Sbaihi sur la baisse de la natalité, qui écrit un livre sur la “gérontocratie” pour le début d’année prochaine, du directeur général de Bpifrance Nicolas Dufourcq, de l’historien de l’immigration Patrick Weil ou encore celui du professeur de droit public Benjamin Morel reviennent régulièrement. “C’est la logique des influenceurs appliquée à 2027”, commente l’un de ces experts courtisés. “Bien sûr, ces deux sphères ne sont pas des vases clos et les couloirs de nage des think tanks et des têtes pensantes se croisent fréquemment. J’observe plutôt des interactions personnelles que des discussions organiques entre les think tanks et les entourages des candidats”, relève un expert qui collabore à plusieurs d’entre eux.
De nombreuses structures mettent un point d’honneur à écarter l’idée que certains candidats jouent à domicile ou bénéficient d’un passe-droit supplémentaire pour disposer d’une note en avance. Classée à gauche, la fondation Jean-Jaurès, qui fêtera ses 35 ans en 2027, publie des contributions de parlementaires socialistes, comme récemment celle de Boris Vallaud sur l’exercice de l’opposition, mais se garde de prendre parti en tant que fondation reconnue d’utilité publique.
A l’Institut Montaigne, le double pied en 2017 de son président Henri de Castries et de l’ex-directeur Laurent Bigorgne dans les campagnes respectives de François Fillon et d’Emmanuel Macron a laissé des traces en interne, quitte à adouber une “position d’une prudence exacerbée”, juge un ancien. L’entrepreneur Arnaud Vaissié (International SOS), membre du comité directeur, fait partie des chefs d’entreprise qui conseillent Bruno Retailleau.
Face à la concurrence des nouveaux laboratoires d’idées qui revendiquent un discours de radicalité, dans un paysage politique morcelé, les structures plus installées cherchent à consolider leur espace. L’année 2027 sera celle d’un défi : comment trouver sa place, sans perdre son identité.