PARIS — Comme chaque année depuis 2018, quelques centaines de dirigeants d’entreprise triés sur le volet défileront, lundi, entre la galerie des Glaces, la galerie des Batailles et les jardins du château de Versailles.
Au programme, avant un grand dîner mitonné par un chef étoilé : des milliards d’investissements pour un montant record, des “speed-datings” entre PDG et membres du gouvernement, une keynote de Thomas Pesquet et, probablement pour la dernière fois de cette présidence, la traditionnelle allocution d’Emmanuel Macron.
Sauf surprise, le président ne pourra pas organiser de dernier sommet au printemps 2027, quelques semaines avant de quitter l’Elysée — interrogé sur cette éventualité, le Palais ne se risque pas à répondre franchement et se contente d’affirmer que “la marque Choose France a encore de beaux jours devant elle”.
C’est dire si le chef de l’Etat est attaché à cet événement, symbole d’une présidence qui se veut “pro-business”, ouverte aux capitaux étrangers, capable d’attirer Elon Musk, Carlos Slim, Lakshmi Mittal, Satya Nadella ou encore Jamie Dimon dans les salons de Versailles, comme Louis XIV recevait les cours européennes.
“L’événement illustre l’extraordinaire réussite de ces quinquennats en matière d’attractivité, pas tant pour le volume des investissements mais pour la continuité dans laquelle s’inscrit sa politique”, loue Charles Rodwell, député EPR des Yvelines, qui a auparavant assisté au sommet en tant que conseiller de l’ancien ministre Bruno Le Maire.
Alors, derrière les poignées de main et les annonces de milliards, une question planera cette année dans les couloirs du château : Choose France survivra-t-il à son fondateur ?
Choose France <3 Macron
Tous les participants et artisans du sommet s’accordent sur une chose : sans l’implication personnelle du président, qui participe rituellement à des tables rondes et reçoit en tête-à-tête une poignée de PDG pour les convaincre de choisir l’Hexagone, le sommet n’aurait pas le même visage.
“Une partie de ces investissements se décide aussi sur le traitement personnel entre le président et le CEO”, insiste Olivier Becht, ancien ministre chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité.
“Ça a énormément aidé et a donné une confiance à notre CEO, qui s’est senti valorisé”, confirme Gilles Normand, ancien patron de ProLogium Europe.
En 2023, avant de conclure un investissement de 5,2 milliards d’euros pour la construction d’une giga-usine de batteries à Dunkerque, ce Français, qui accompagnait le PDG de la société taïwanaise, avait pu échanger en direct avec Emmanuel Macron.
L’ancien dirigeant raconte qu’au cours de leur processus de sélection à travers treize pays européens et une dizaine d’Etats américains, ProLogium n’a pas bénéficié de tels égards ailleurs : “Alors qu’on portait le même projet, on n’a jamais eu un rendez-vous au niveau ministre en Allemagne, et aux Pays-Bas on a eu un rendez-vous avec un ministre, mais ce n’est jamais allé au-delà.”
“Le couple président-Versailles, c’est ça qui fait mousser, résume un ancien conseiller ministériel qui a assisté à plusieurs éditions. On ne fait pas venir le PDG d’une boîte qui vaut 50 milliards sans le président de la République.”
Mais au-delà de l’incarnation présidentielle, pour ses promoteurs, Choose France est désormais une marque. Peut-être même une institution, suffisamment installée dans les circuits de l’Etat pour perdurer, espèrent-ils.
Machine prête à l’emploi
Si l’événement reste étroitement chapeauté par l’Elysée, derrière la scénographie versaillaise et l’omniprésence présidentielle le jour J, Choose France repose désormais sur une mécanique administrative bien huilée.
Toute une architecture s’est progressivement consolidée autour du rendez-vous. Business France, les puissantes directions du trésor et des entreprises à Bercy, le Quai d’Orsay, mais aussi les services déconcentrés de l’Etat participent à l’organisation et au suivi des projets annoncés.
“Au-delà de l’Elysée, il y a maintenant une armature institutionnelle capable de reprendre l’exercice et d’offrir le même niveau de prestation au futur président”, atteste un cadre de Business France.
Dans les ministères et les préfectures, les gros projets d’investissements étrangers sont d’ailleurs désormais couramment qualifiés de “projets Choose”, signe que le label s’est imposé dans les circuits administratifs.
Cette institutionnalisation est aussi passée par la transformation de Choose France en marque d’Etat.
Au-delà du rendez-vous annuel de Versailles, la bannière s’est progressivement déclinée en “Choose France for Science”, “Choose France for Higher Education” ou encore en “Choose France édition France”, consacré cette fois aux investissements domestiques. Organisée pour la première fois l’automne dernier à Paris, cette version française du sommet doit d’ailleurs être reconduite cette année.
Conclusion : quel que soit le successeur d’Emmanuel Macron, si le nouvel exécutif veut reconduire le sommet, il n’aura qu’à passer commande, et l’intendance suivra.
Tout dépendra de l’hôte
Encore faut-il que le futur président soit, sinon macron-compatible, au moins business-friendly, comme on dit dans les milieux autorisés. Les défenseurs du dispositif n’ont guère de doute sur le fait qu’un exécutif porté par Edouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau voire Raphaël Glucksmann reconduirait le sommet.
Le scénario paraît beaucoup moins évident en cas d’alternance plus radicale.
Autour de Jean-Luc Mélenchon, l’idée même de Choose France est rejetée frontalement. “Nous ne tiendrions absolument pas ce type de grand-messe insipide”, prévient la députée LFI Aurélie Trouvé, ex-présidente de la commission des Affaires économiques, qui voit dans le sommet un symbole de la “dérégulation” et la porte ouverte aux “fonds prédateurs” étrangers.
Au Rassemblement national, les critiques sont moins directes mais la méfiance envers les capitaux étrangers reste forte, au nom de la souveraineté économique et de la défense des PME françaises.
“Dans Choose France, il y a aussi le message : ‘venez investir en France’, sous-entendu ‘achetez des boîtes françaises’ […], c’est un moyen de piller la souveraineté industrielle, tout simplement”, considère Hervé de Lépinau, député RN et auteur d’un rapport sur le contrôle des investissements étrangers en France.
Pascal Cagni, ambassadeur pour les investissements internationaux, veut croire que “le nouveau pouvoir politique sera redevable devant les Français de continuer à porter ce que la France a fait de vraiment très bien” en matière d’attractivité.
Cependant, “si le gouvernement qui vient au pouvoir raconte qu’il va augmenter les impôts de production, plus taxer les entreprises, réduire la compétitivité du pays, les entrepreneurs vont être extrêmement affectés”, avertit l’ancien dirigeant d’Apple Europe.
“Pourquoi arrêter ?”
Même parmi ceux qui imaginent un toilettage de la marque ou sa démacronisation, l’idée d’un abandon pur et simple paraît improbable. “Ça portera peut-être un autre nom, juge un ancien organisateur. Tant que les gens auront envie de venir à Paris et à Versailles pour rencontrer leurs pairs, ce serait dommage de tout mettre à la poubelle.”
De fait, ces dernières années, le sommet s’est “Davos-isé”, puisque les patrons ne viennent pas seulement pour rencontrer le gouvernement français, mais aussi pour parler business entre eux.
Au point que le rendez-vous s’est installé dans l’agenda mondial des affaires, veut croire l’Elysée. “Le simple fait que l’événement se tienne tous les ans de manière récurrente fait que c’est devenu une date quasiment aussi connue maintenant que Davos”, insiste un conseiller présidentiel.
Pour les entreprises qui annoncent un investissement, le sommet est aussi devenu un outil de visibilité.
“On avait déjà choisi la France, mais c’était valorisant d’avoir ce coup de lumière sur notre investissement”, se souvient Claudia Martinuzzi, directrice des affaires publiques de Zalando — en 2021, le géant allemand de la mode en ligne y avait annoncé un investissement de 300 millions d’euros pour une plateforme logistique en Ile-de-France.
Pour les défenseurs de Choose France, l’abandonner reviendrait désormais à se tirer une balle dans le pied.
“On aurait tort de se priver de cet outil”, résume Olivier Becht. Ou, comme le formule plus directement un autre ancien organisateur : “Une fois que vous avez réussi à faire venir les grands patrons du monde entier tous les ans chez vous, la vraie question devient surtout : pourquoi arrêter ?”